Liberté d’expression: Bertrand Teyou se confie à Amnesty International [VIDEO]


Bertrand Teyou est un écrivain camerounais qui vit en exil au Mexique. Lors d’un récent passage en terre suisse, il a bien voulu s’entretenir avec Amnesty International. Durant cet entretien, il a fait part de l’évolution de sa situation actuelle de refugié. Il est important de souligner que c’est en dénonçant les abus du gouvernement de son pays, en osant critiquer les agissements de la femme du Président de la République du Cameroun, dans un livre – en tant que citoyen camerounais – que Bertrand Teyou s’est retrouvé jeté en prison, il y a deux ans.

Retour sur les faits qui ont précédé son arrestation, sur son séjour en prison et sur son exil.

Amnesty International: Vous avez été emprisonné en novembre 2010 pour outrage à personnalité à cause de votre livre qui parle de la femme du président, Chantal Biya, et pour avoir soi-disant manifesté illégalement à l’occasion de la sortie de votre livre. En quoi ce livre pouvait-il être un outrage? Pourquoi sa parution a-t-elle été stoppée? Constitue-t-il une menace pour la présidence? 

Bertrand Teyou: Ce livre m’a envoyé en prison. Mais tout a commencé bien avant. Paul Biya, le président, a écrit un livre intitulé «Le code Biya» où il décrit le Cameroun comme un paradis. C’est comme une insulte. Pour lui, tout se passe bien. Mais nous vivons une autre réalité. Il fallait réagir. En réponse, j’ai écrit «L’Antécode Biya». Ce livre a été interdit et retiré des librairies.

En 2008, Chantal Biya, la femme du président, a écrit un livre intitulé «La passion de l’humanitaire» dans lequel elle se présente comme la Mère Teresa d’Afrique. Elle se sert dans les caisses de la République pour faire du shopping et elle se prend pour Mère Teresa! En ce moment même, elle séjourne à Genève et mène un train de vie inimaginable. C’est révoltant!

J’ai écrit en réaction à l’inacceptable un deuxième livre: «La Belle de la République bananière: de la rue au Palais». La première dame de la République était attaquée. J’ai été arrêté une heure à peine après la parution du livre. Il y avait des forces de sécurité partout. J’ai été interrogé de 20 heures à 4 heures du matin. Ils voulaient savoir ce que j’avais derrière la tête. Ils étaient obsédés par l’idée d’un complot. J’ai eu droit à un procès sommaire et j’ai été condamné à 2 ans de prison.

AI: Paul Biya est président de la République du Cameroun depuis 30 ans. Comment cela se fait-il? Avez-vous des commentaires à faire sur les dernières élections présidentielles qui ont eu lieu en octobre 2011?

B.T: Paul Biya a été réélu en octobre 2011. J’ai déclaré publiquement que cette élection était illégale. Son pouvoir est illégitime. Il faut le démanteler. Cet homme est compromis dans des massacres, dans des détournements de fonds. Il refuse les débats contradictoires, publie un livre mais interdit la publication d’un autre. Une personne qui est contre la démocratie, ne doit pas être au pouvoir! C’est un fou furieux!

AI: Que pensez-vous du régime actuel? 

B.T: On est face à une dictature aveugle qui n’a aucun sens. Hitler disait dans «Mein Kamfp» qu’il n’aimait pas les juifs. On savait qu’on était en face d’un monstre. Mais là, on est face à un dictateur et on ne sait pas que c’est un monstre. C’est dangereux.

AI: Quelles étaient les conditions d’incarcération? 

B.T: Les conditions étaient épouvantables. Ce n’est pas une prison, c’est un mouroir. C’est surpeuplé. La prison est  prévue pour contenir 500 personnes, mais il y en a 4000! Au premier abord, j’ai été frappé par l’odeur. Tout est sale. On fait un pas en avant et deux pas en arrière! Et puis ensuite par la férocité permanente. Les prisonniers sont en mode de survie et cette situation les rend sauvages. En guise de nourriture, l’on vous sert du maïs avec des bestioles dans des seaux usés. Et l’on mange à même le sol. Les prisonniers sont nourris comme du bétail. 90% des prisonniers vivent dehors, dans la cour, à l’air libre, au milieu des excréments et des déchets. Ils ressemblent à des pingouins sous la pluie, agglutinés les uns aux autres. Et ils se couvrent de plastique pour se protéger. Il y a des malades, des personnes mourantes et des cadavres. Il y a eu une épidémie de choléra quand j’y étais. Un soir, je rigolais avec un prisonnier et le lendemain matin, il était mort dans son lit. Survivre en prison, c’est un miracle! Le pire est que l’on a fait de l’horreur quelque chose d’ordinaire.

La férocité des prisonniers fait le fonds de commerce des gardiens de prison. Il y a un gang à l’intérieur qui contrôle le marché de la drogue, la location d’espaces où peuvent dormir les privilégiés et ils sont de mèche avec l’administration pénitenciaire. C’est une vraie mafia et les gardiens ont intérêt à ce que la férocité règne, c’est indispensable pour leur business.

AI: Vous vivez en exil. Craignez-vous des représailles?

B.T: J’ai peur partout. Je vis dans l’insécurité. Mais je suis prudent. Je suis dans une dynamique de combat. Je vais jouer mon rôle de citoyen jusqu’au bout et dénoncer. Je souhaite la libération du Cameroun. Mon but, c’est de rentrer à la maison, de vivre chez moi, de travailler et d’avoir une vie ordinaire. C’est très difficile pour moi d’être loin de ma famille. Mes trois enfants et ma femme sont au Cameroun. Parfois, ma femme me dit qu’elle a été suivie, alors je les fais déménager pour leur sécurité. Après ma sortie de prison, j’ai été contacté par ICORN International, une organisation qui s’occupe, par le biais des résidences d’écriture, des écrivains en danger dans leur pays. Ils m’ont proposé d’écrire ce qui s’est passé et comme il y avait une résidence libre à Mexico City, c’est devenu ma résidence d’écriture en septembre 2011.

AI:Vous êtes de passage en Suisse pour parler de votre nouveau livre qui dénonce les conditions de votre incarcération. Que pensez-vous du rôle de la Suisse et de celui d’Amnesty International?

B.T: J’aimerais commencer par dire que je suis très content d’être en Suisse et de pouvoir respirer la liberté. J’ai des difficultés à m’exprimer car pour moi, s’exprimer est un crime.

J’ai interpelé la Suisse. Paul Biya vient ici dépenser de l’argent qui appartient, en fait, aux contribuables camerounais, et cela, en toute impunité. J’espère que la Confédération Helvétique va réagir positivement.

Quand j’ai été emprisonné, COLIBERTE, un collectif d’écrivains à travers le monde, a alerté des ONG. Il y a eu une mobilisation énergique pour ma libération. Amnesty International a reconnu que j’étais un prisonnier d’opinion. J’ai été surpris par les courriers et par la détermination à défendre le droit à la liberté d’expression. Et j’ai été libéré après 6 mois. Cela a été une grande victoire et une gifle au tyran. Déclarer, dénoncer et reconnaître la réalité de la situation met en évidence la dictature. Et si on met en évidence cette dictature, on peut la démanteler.

Par AICamille Châtelain

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