Le club des dictateurs africains est-il vraiment en danger?


Tandis que les égyptiens meurent de faim, qu’ils tombent sous les balles, qu’ils ont peur du lendemain, que le régime de Moubarak fait de la résistance, les africains qui se trouvent de l’autre côté du Sahara continuent d’observer, avec un certain détachement, la propagation et l’évolution de ”la révolution du Jasmin” – selon l’expression du journaliste et blogueur tunisien Zied El-Heni – qui a débuté en Tunisie. Et le moins que l’on puisse dire de cette révolution tunisienne, née le 17 décembre 2010 dans la ville de Sidi Bouzid, c’est qu’elle a du mal à faire des émules dans les pays comme le Zimbabwe, le Gabon, l’Ethiopie, l’Erythrée, la Guinée équatoriale, la Libye, le Maroc, le Swaziland, la République centrafricaine, l’Ouganda, le Soudan, le Cameroun, le Burkina Faso ou le Togo.

Sans vouloir justifier cette apathie, il est cependant utile de rappeler quelques faits historiques: La ”révolution du Jasmin” partie des rues tunisiennes trouve un écho dans le ras-le-bol exprimé par des milliers d’africains à l’issue du discours de la Baule en 1990, déjà. En effet, il y a vingt ans, la jeunesse africaine était aussi descendue dans la rue pour manifester son exaspération contre les dictateurs. Malheureusement, à l’époque, cette jeunesse africaine avait connu moins de succès. En fait, la jeunesse africaine avait été sacrifiée par la ”realpolitik”, autrement dit, par le cynisme des occidentaux en terre africaine. Les despotes africains ayant eu plus de soutien dans les pays occidentaux, y compris à coup d’interventions militaires, dans les années 1990, ils se sont offert le luxe de ne pas céder à la pression de la rue.

Tout comme on peut le vérifier aujourd’hui en Egypte, où le Président américain Barack Obama hésite à prendre clairement position en faveur du peuple, pour des raisons évidentes d’intérêts géostratégiques et géopolitiques; dans les pays dits francophones, en Afrique, il y a de cela 20 ans, la France de François Mitterrand pratiquait exactement le contraire de ce qui était proclamé dans les discours officiels. Faisant l’apologie de la démocratie le jour sur les écrans de télévision, la nuit, le corps des légionnaires de l’armée française débarquait partout où le favori de l’Elysée était mis en mauvaise posture. Tout comme en Egypte aujourd’hui, les jeunes africains au sud du Sahara étaient descendus dans les rues pour manifester pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, voire pendant plusieurs mois. Tout comme en Egypte, c’est l’impossibilité de ”dégager” les indésirables dictateurs – pléonasme rhétorique – qui se présentait avec la même acuité.

En lieu et place, il y a eu des milliers de meurtres perpétrés en plein jour par des forces armées aux ordres. On a organisé des conférences nationales dites souveraines par ci, composé des gouvernements de transition démocratique par là. Malgré tout cela, le changement espéré est demeuré une utopie. Pire, lorsque les tensions ont baissé, les dictateurs sont revenus au devant de la scène, en force.

Certains sont même morts au pouvoir au Gabon et au Togo. Et ils se sont fait remplacer à la tête de ces Républiques par leurs fils avec la bienveillance et la bénédiction de la ”communauté internationale” et de la France de Jacques Chirac. D’ailleurs, au détour d’un de ses voyages à Abidjan, en Côte d’Ivoire, n’avait-il pas servi cette fameuse remarque: ”La démocratie est un luxe pour l’Afrique”?

Pourtant, ce ne sont ni le besoin, ni la nécessité de voir souffler le ”jasmin” sur ce club de dictateurs qui manquent. Tenez par exemple: Le Cameroun et le Burkina Faso. Voilà deux pays francophones qui possèdent des régimes dictatoriaux. Ces régimes sont notoirement imperméables au changement, à l’alternance, et ils répriment lourdement les dissidents. La corruption (y compris le détournement de l’argent du Fonds mondial destiné aux interventions contre le VIH et le paludisme), les atteintes aux droits humains et  le chômage massif sont le lot quotidien des millions de citoyens dans ces deux pays qui sont à la peine économiquement. En parlant de la corruption, elle est si répandue que les conditions de vie dans ces pays, pour la majorité de la population, sont révoltantes. Le prix abordable des produits de première nécessité, l’accès à l’eau potable, à l’électricité, aux services de santé, aux services de l’éducation, à l’emploi et à la sécurité sont de véritables gageures.

Et face à l’extravagance du train de vie de la classe dirigeante, tous les ingrédients sont fournis pour assister à une réplique ou une version locale de ”la révolution du Jasmin” déclenchée en 2010  en terre tunisienne. Cette révolution – on l’a déjà vu – est similaire aux tentatives de révolution des années 1990 dans les pays africains francophones de l’Afrique noire.

Si l’on remonte plus loin dans le temps et que l’on change de continent, l’on se rend compte que les européens aussi avaient connu pareille ébullition socio-politique pendant le ”printemps des peuples” entre 1847 et 1848.

De quoi s’agit-il et pourquoi en faisons-nous mention? Parti de la Suisse, le ”printemps des peuples” fut la première véritable révolution européenne ayant gagné, à la fois, la France, l’Italie, l’Autriche et la Hongrie, avec des fortunes diverses. Cet élan, cette aspiration pour plus de liberté et de justice avait pris différentes formes selon les pays impliqués. Réussite totale en Suisse, le ”printemps des peules” européens fut un succès temporaire en France; le second empire ayant triomphé quatre ans plus tard. Ailleurs, ce fut un échec retentissant.

L’enseignement à tirer des résultats de ces révolutions des peuples initiées dans le passé est clair: Les révolutions peuvent se ressembler. Mais, elles s’achèvent toujours avec des fortunes diverses. Qu’il s’agisse du ”printemps des peuples”, de la ”révolution du jasmin”, du ”jour du départ”, des ”villes mortes”, ces mouvements populaires n’ont qu’un seul moteur: La quête de plus de liberté et de justice.

Alors que les peuples se mobilisent au nord du Sahara et que leurs dictateurs en perdent le sommeil, toute la question reste maintenant de savoir si la traînée de ”jasmin” finira par franchir la bande désertique qui sépare le Maghreb du reste de l’Afrique. Est-il possible que les peuples se trouvant au sud du Sahara retrouvent tout leur courage, leur enthousiasme et leur détermination d’il y a vingt ans? Ou sont-ils à jamais marqués et traumatisés par le cuisant échec des années 1990?

Ce parallèle entre le ”printemps des peuples”,  ”la révolution du jasmin” et les ”villes mortes”  est utile. En effet, il permet de mieux cerner les perspectives de la révolte égyptienne et de celles qui pourraient lui emboîter le pas. Ce parallèle permet surtout de comprendre que, face au désir ardent des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est trop souvent le soutien constant et sournois des vieilles démocraties européennes aux dictateurs africains et proche-orientaux qui vient saper toutes les tentatives des peuples souverains à choisir librement leur destin. L’hypocrisie et le cynisme des nations occidentales en matière de liberté et de justice – valeurs universelles – pendant trop longtemps, trouvent bien évidemment leur justification dans la realpolitik de ces mêmes occidentaux en matière de géopolitique et de géostratégie. D’ailleurs, le Général De Gaule n’avoua-t-il pas un jour que ”les Etats n’ont guère d’amis; ils n’ont que des intérêts”?

La ”guerre froide” qui justifiait le soutien de vieilles démocraties aux dictateurs a pris fin avec la chute du mur de Berlin. En Amérique latine, les peuples, désormais libres, peuvent aisément faire l’expérience démocratique. Ailleurs au Proche-Orient et en Afrique, rien de tel. Pourquoi? C’est qu’au spectre rouge de l’Union Soviétique a malheureusement succédé le terrorisme de l’islam radical dans les nations arabes. En Afrique, c’est le libre accès aux matières premières qui doit rester garanti. Comme à l’époque soviétique, les occidentaux ont ressorti la realpolitik. Peu importe le dictateur en place, pourvu que leurs intérêts soient sauvegardés – ”peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse”. On se pince le nez en tenant à bout de bras des dictateurs comme Moubarak. Pendant 30 ans, afin de conserver son pouvoir, il a torturé et spolié son peuple. Qu’importe. Aux yeux de l’occident, c’est un allié incontournable dans une sous-région essentielle aux intérêts de l’ouest. Voilà la beauté de la politique étrangère des démocraties donneuses de leçons. En Egypte, Moubarak protègent tellement bien les intérêts occidentaux et israéliens que le Président Obama est incapable de faire entendre raison à un vieillard honni et désavoué par la majorité de son propre peuple. Le peuple égyptien peut donc continuer à se faire massacrer jusqu’en Septembre 2011, mois des élections présidentielles au pays des Pharaons et espérer que, d’ici là, se produise un miracle. ”Inch’Allah”

Ailleurs en Afrique noire, le palais de l’Elysée étant convaincu que ”La démocratie est un luxe pour l’Afrique”, les dictateurs peuvent donc continuer à couler des jours heureux. D’ailleurs, au Burkina Faso, Blaise Compaoré, après plus de 22 ans de pouvoir sans partage, vient de se faire réélire avec le score soviétique de 80% des voix en 2010. En octobre 2011, Paul Biya, selon toute vraisemblance, briguerait un nouveau mandat de 7 ans après 29 ans passés à la tête de la République du Cameroun.

La démocratie est un luxe pour l’Afrique”, disent-ils à Paris et ailleurs en Europe. En 1848, les souverains européens qui tenaient à peu près les mêmes propos à l’égard de leurs peuples opprimés ont appris, à leurs dépens, la dure leçon du ”printemps des peuples”. En 2010, la Tunisie a tracé la voie avec ”la révolution du jasmin”. Le peuple d’Egypte fait l’expérience, en ce moment même, de la douloureuse quête de la liberté. Dans la foulée, Ben Ali  de Tunisie a perdu sa carte de membre du club des dictateurs. Le prochain sur la liste à ressasser les actes manqués des 30 années passées à la tête de l’Egypte, à n’en point douter, se nomme Hosni Moubarak.

Quant aux autres membres du prestigieux club des dictateurs encore dans l’exercice de leurs fonctions, une chose est sûre: Ils ne perdent rien à attendre.



Categories: OPINION, Reality check

Tell us what you think. Cliquez ici et donnez votre avis

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: