Achille Mbembé:”Il n’y a pas un ange et un démon dans la crise ivoirienne”


Achille Mbembé, membre de l'équipe du Wits Institute for Social & Economic Research (WISER) de l'Université du Witwatersrand de Johannesburg en Afrique du Sud.

Achille Mbembé, Intellectuel Camerounais.

Achille Mbembé est professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université de Witvatersrand (Johannesburg) et directeur de recherche au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER) à Johannesburg. Jusqu’ici très critique contre le soutien de la communauté internationale à Alassane Ouattara, Achille Mbembé estime désormais que Laurent Gbagbo doit se plier à la décision de l’Union africaine reconnaissant sa défaite. Mais pour l’universitaire camerounais, Alassane Ouattara partage la responsabilité de la crise.

 

Interview (Source: Radio France Internationale)

 

QuestionL’Union africaine a confirmé sa position quant à la reconnaissance d’Alassane Ouattara comme seul président de Côte d’Ivoire. Est-ce qu’il vous semble encore envisageable que Laurent Gbagbo se plie à cette décision ?

Achille Mbembé: Tout dépend de monsieur Gbagbo. Pour le moment, il est tout à fait clair que l’Union africaine s’est rangée à la position qui donnait Ouattara vainqueur lors de la présidentielle. Monsieur Gbagbo aurait intérêt à s’aligner sur ces positions de l’Union africaine. Est-ce qu’il le fera ou non ? Je crois que c’est à lui de répondre à cette question.

QuestionOn vous a entendu assez critique sur la position de la communauté internationale, que vous jugiez quasi-néocoloniale. A vous entendre, vous avez changé de position…

Achille Mbembé: Ce que je préconisais, et cela va dans le droit fil de ce que beaucoup d’entre nous qui vivons et travaillons en Afrique pensons, c’était que la solution au problème ivoirien devait être africaine. L’Union africaine vient de prendre sa décision. L’Union africaine, si l’on s’en tient à un certain nombre de précédents, ne dispose pas toujours des moyens nécessaires à l’application des politiques qu’elle définit. Ceci dit, l’Afrique dispose tout de même d’un capital de gestion des conflits qui n’est pas si médiocre que cela. Mais tout dépend, bien entendu, des deux adversaires qui sont opposés et qui s’opposent toujours en Côte d’Ivoire : le camp de Gbagbo et celui de Ouattara. Je ne pense pas que la démocratie en Afrique doit, pour autant, être une affaire de diktat venu de l‘étranger. Je crois que la démocratie prendra racine en Afrique grâce à une modification substantielle des rapports de force entre l’Etat et la société et entre les différentes classes sociales qui sont en train de se cristalliser dans le continent. Ceci évidemment est une vue de long terme qui n’élimine pas entretemps l’apparition de luttes politiques parfois meurtrières, comme on le voit en Côte d’Ivoire.

QuestionSi le président sortant, Laurent Gbagbo, refuse de se plier aux injonctions de l’Union africaine, quelles sont les solutions, selon vous, pour sortir de la crise?

Achille Mbembé: Je pense personnellement que l’affrontement militaire ou l’usage de la force dans les relations internationales ou dans les rapports entre Etats, ou à l’intérieur des Etats, que cet usage de la force est toujours le symbole d’un déficit d’imagination morale. Ceci dit, l’usage de la force est légitime, à mon avis, en cas de génocide où, comme on le voit en ce moment en Libye, dans des cas où l’Etat ou le régime en place retourne ses armes contre un peuple désarmé. Dans ces conditions, je suis pour l’usage de la force.  Et c’est donc à inventer les voies d’une imagination morale vigoureuse que les circonstances dans le continent nous appellent, notamment en référence aux contentieux électoraux.

Question: Mais dans le cas ivoirien, la force pour vous est-elle légitime ou non ?

Achille Mbembé: La force serait légitime au cas où une des parties serait engagée dans une entreprise génocidaire ou dans le cas où l’une des parties se livrerait effectivement à un massacre à une échelle élevée de civils.

Question: Mais pour l’heure, faut-il utiliser la force en Côte d’Ivoire ?

Achille Mbembé: Je ne pense pas qu’on puisse instaurer la démocratie en Afrique ou ailleurs à coups de canon.

QuestionAujourd’hui, la Côte d’Ivoire est donc face à deux personnalités qui se considèrent comme président légitime de leur pays et très peu de portes de sortie. Est-ce que vous pensez que l’un ou l’autre peut encore espérer diriger toute la Côte d’Ivoire ?

Achille Mbembé: Mais ils sont très mal partis. Monsieur Gbagbo, très clairement, ne peut pas gouverner contre – appelons-la ainsi – la communauté internationale. Il lui reste très peu d’alliés à la fois sur le continent et, davantage encore, hors du continent. Il est mis dans des conditions telles qu’il serait raisonnable, à l’heure où l’on parle, qu’il s’en aille.

QuestionMais en même temps, il y a une partie de la population qui refuse clairement qu’il s’en aille…

Achille Mbembé: Ce qui veut dire précisément que monsieur Ouattara, dans le cas où effectivement il prend les rênes de l’Etat, ne pourra pas gouverner contre une grande partie de la population ivoirienne qui a soutenu monsieur Gbagbo. Et donc le jeu politique en Côte d’Ivoire, comme d’ailleurs dans les autres pays africains, ne peut pas être un jeu à somme nulle. Et donc ce qu’il nous faut réinventer, c’est à la fois les formes de la représentation et, bien entendu, une éthique de gouvernement qui favorise l’alternance sans que celle-ci nécessite nécessairement un bain de sang. Il me semble que le besoin, la nécessité d’une réflexion en profondeur sur les formes que pourrait prendre la démocratie dans des conditions africaines contemporaines, cette nécessité ne s’est jamais faite ressentir autant que maintenant. Le problème, c’est que pressés par la lutte pour le pouvoir, il y a très peu d’acteurs qui sont prêts, à la fois au sein des régimes établis et au sein des mouvements d’opposition, à entreprendre ce travail en profondeur.

QuestionMais concrètement, dans la situation présente, quelle forme prendrait ce travail en profondeur ?

Achille Mbembé: Le problème, c’est que maintenant nous avons affaire à une lutte de nègres dans un tunnel et que toutes les énergies sont prises effectivement par cette lutte à mort, et que personne ne réfléchit sur le long terme.

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Categories: OPINION

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