Internet: les logiciels-espions ne sont pas que l’oeuvre des hackers


Martin Münch est un jeune allemand. Il a 31 ans. Il est autodidacte. Il n’a aucune formation spécialisée et n’a pas étudié l’informatique — il a simplement fait un an et demi de piano-jazz et de guitare. Pourtant, Martin Münch a une société qu’il a baptisée “Mushun”. Et cette société possède 15% des parts de Gamma International GmbH. Le produit-vedette de Gamma International appartient à la gamme Finfisher. C’est un logiciel qui se nomme Finspy.

Martin Münch est fier de son produit et, plus généralement, de son travail. Les portes vitrées de son bureau munichois sont ornées du nom de la société dont il est le directeur : Gamma Group.

Martin Münch met au point des logiciels-espions pour les ordinateurs et les téléphones portables. Ces programmes informatiques infectent la mémoire numérique et fouillent dans la cyber-intimité des victimes. Grâce à eux, la police et les services secrets peuvent savoir de quels symptômes souffre, par exemple, l’individu “fliqué” en surveillant ses recherches sur Google. C’est parce que ces programmes informatiques sont dissimulés dans des fichiers d’allure inoffensive qu’ils sont appelés “chevaux de Troie”.

  • Comment fonctionnent ces programmes informatiques d’allure inoffensive?

Pour commencer, celui [votre gouvernement?] qui achète le produit vendu par Martin Münch doit d’abord choisir le système d’exploitation qu’il souhaite attaquer : s’agit-il d’un iPhone d’Apple, d’un smartphone équipé du système d’exploitation de Google, Android, d’un PC ? Tourne-t-il sous Windows, sous le système d’exploitation gratuit Linux ? etc…

Une fois cette étape terminée, l’agent de l’Etat  — qui attaque l’ordinateur/le téléphone suspecté —  peut entrer le nombre de serveurs par lesquels le cheval de Troie transitera pour que même des victimes versées dans l’informatique soient incapables de savoir qui les surveille.

Ensuite, notre agent de l’Etat peut sélectionner la virulence du cheval de Troie, c’est-à-dire ce qu’il peut faire : se servir d’un micro comme mouchard. Consulter les données enregistrées et les sauvegarder avant qu’elles ne soient effacées ou modifiées. Lire ce que l’utilisateur est en train d’écrire. Enregistrer des conversations sur Skype. Allumer la webcam de l’ordinateur suspecté pour voir où est situé le matériel. Se servir de la fonction de localisation par GPS d’un smartphone comme d’un émetteur. Même si la plupart des fonctions de Finspy sont illégales dans la plupart des pays où les agents de l’Etat l’utilisent en ce moment.

Et le logiciel-espion Finspy n’est pas donné. De 150’000 euros environ, le prix peut grimper jusqu’à une somme à sept chiffres, confie Martin Münch. Car Gamma International conçoit pour chacun de ses clients une version personnalisée du cheval de Troie, qui doit être conforme à la législation du pays en question. “L’objectif, ce sont les contrevenants isolés”. Martin Münch ne parle pas de “contrevenants présumés”, il emploie les termes “délinquants” et “contrevenants” comme s’ils étaient synonymes de “suspects” et de “personnes surveillées”.

  • La clientèle de Martin Münch

Martin Münch ne révèle pas l’identité des clients de Gamma. Il ne dit pas non plus qui n’est pas client. Toute son activité est placée sous le sceau du secret. La société doit donc s’accommoder de la plainte officielle déposée auprès du ministère de l’Economie allemand par des membres de Reporters sans frontières et des défenseurs des droits de l’homme, qui exigent un durcissement des contrôles sur les destinataires des produits Gamma en se référant aux recommandations — certes facultatives — de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).

A la moindre occasion, Martin Münch rappelle que sa société respecte les lois allemandes en vigueur en matière d’exportations. Même si les produits Finfisher sont expédiés depuis l’Angleterre.

Toutefois, une chose est sûre, depuis le “printemps arabe”, la société Gamma International n’est pas bienvenue en Egypte. Là-bas, les opposants qui sont arrivés au pouvoir ont découvert une offre de la société adressée au régime de Moubarak qu’ils venaient de renverser : un devis pour des logiciels, du matériel et des séances de formation, pour un total de 287’137 euros. La livraison n’a jamais eu lieu, assure Martin Münch.

Acculé par ses détracteurs, Martin Münch se défend: “On nous fait toujours endosser le mauvais rôle. Ce n’est pas agréable”. D’autant que ce n’est pas mérité, selon lui : “Beaucoup de gens disent : ‘cela ne me plaît pas, c’est une ingérence dans la vie privée’. Mais le fait que cela ne leur plaise pas ne veut pas dire que nous fassions quoi que ce soit d’illégal”.

Après tout, les Etats-Unis ont fait usage de la torture à Guantanamo. Sont-ils, pour autant, un Etat de non-droit ?

 

Avec le Süddeutsche Zeitung et Jean-Baptiste Bor



Categories: Buzz

Tell us what you think. Cliquez ici et donnez votre avis

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: