Que vaut l’enthousiasme des milliardaires qui veulent sauver l’Afrique?


Ces hommes parient sur l'Afrique

En septembre 2012, les dirigeants du monde entier se sont réunis au siège des Nations unies, à New York, pour l’ouverture de l’Assemblée générale annuelle. À quelques centaines de mètres, une autre réunion rassemblait un nombre tout aussi impressionnant de personnalités. Pour les trois jours de séminaire de la Clinton Global Initiative, l’ancien président américain avait su attirer plusieurs chefs d’État, dont Barack Obama, l’Égyptien Mohamed Morsi et Juan Carlos, le roi d’Espagne, ainsi que des dirigeants de grandes entreprises et les responsables d’organisations non gouvernementales (ONG) de premier plan. On a pu aussi croiser à cette réunion annuelle des philanthropes célèbres comme l’actrice Eva Longoria, la chanteuse Barbra Streisand ou l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair. Au programme des visiteurs : comment la science, la microfinance ou les médias sociaux peuvent-ils contribuer à faire de la pauvreté dans le monde une histoire ancienne ? Les discussions sont allées bon train et Bill Clinton a lui-même présidé de nombreuses séances. L’Afrique a notamment figuré au coeur de plusieurs débats très animés.

Cette rencontre symbolise en tout cas l’évolution du monde de la philanthropie, qui devient de plus en plus complexe et de plus en plus concurrentiel. Les maîtres incontestés en la matière sont Bill Gates (fondateur de Microsoft) et sa femme Melinda, dont la fondation — dotée de 35 milliards de dollars — cherche à promouvoir un nouveau modèle pour l’aide au développement, qui deviendrait une sorte d’entrepreneuriat de la bienfaisance. Une tendance qui doit beaucoup à la baisse des budgets de l’aide publique au développement habituellement octroyée aux pays du Sud par les pays développés. Les projets des agences multilatérales et des ONG sont désormais examinés avec de plus en plus d’attention, et les résultats sont soigneusement évalués. Dans ce contexte, une poignée d’organisations philanthropiques privées occupent désormais le devant de la scène. Ce “philanthrocapitalisme” puise son inspiration et ses compétences dans le monde de l’entreprise et cherche à mesurer les effets de ses “investissements” en termes de “rendement social”.

Dons et montant total de l'aide
Le développement de l’Afrique devient ainsi une cause défendue par des personnalités aussi variées que Bill et Melinda Gates, Warren Buffett, Bill Clinton, Tony Blair, l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, le financier George Soros, le pionnier africain de la téléphonie mobile Mo Ibrahim, ou une star du rock comme Bono. L’élite économique du continent n’est pas en reste : les Nigérians Aliko Dangote, Theophilus Danjuma ou Tony Elumelu, les Sud-Africains Patrice Motsepe ou Tokyo Sexwale ont tous monté leur propre fondation et financent eux aussi des projets locaux ou internationaux. Des “philanthrocrates” guidés par des motivations variées, qui vont de la pure charité à un sens bien compris des relations publiques, en passant par la foi religieuse et peut-être parfois un sentiment latent de culpabilité.

Pour les observateurs les plus sceptiques, comme l’écrivaine indienne Arundhati Roy, ces fondations ne sont qu’unLe poids des fondations cheval de Troie du capitalisme occidental en Afrique ou en Asie. D’autres critiques pointent la persistance des défauts de la philanthropie “à l’ancienne” : de gros moyens et un siège loin de l’Afrique. Mais le principal problème, que soulignent la plupart des critiques, c’est que ces fondations capables d’influencer les politiques publiques ne rendent de compte à personne. En quoi un milliardaire qui met en oeuvre des politiques de développement contribue-t-il à l’émergence de la démocratie dans les pays qu’il aide ? Dans quelle mesure les populations qu’il prétend aider ont-elles leur mot à dire ? Certains acteurs de la société civile somment les fondations d’être plus
transparentes.

En face, leurs défenseurs ne se démontent pas et répondent habilement aux critiques. D’ailleurs, ces grandes fondations ont clairement des avantages. Elles ont mieux résisté aux répercussions de la crise financière de 2008 que l’aide publique et les dons individuels. Raj Desai, expert en développement international à la Brookings Institution, un think tank basé à Washington, est catégorique : “L’aide privée au développement constitue l’une des sources les plus stables de flux de capitaux”.

Or, pour Linda Polman, journaliste auteure d’essais critiques sur l’aide au développement, l’absence de comptes à rendre sape les organisations publiques comme privées. Les fondations Gates, Ford et Hewlett publient bien de longs rapports et des notes de stratégie sur internet – “Il y a une mine de documents à disposition du grand public sur notre site”, répond ainsi Laurie Lee -, mais Linda Polman ne s’en satisfait pas : “À quoi cela sert-il de mettre tous ces bilans et ces rapports sur internet ? À rien, sauf si une agence indépendante en faisait un examen minutieux”. Elle réclame “une charte sur l’aide au développement, de la même manière qu’il y a une charte sur les droits de l’homme” pour imposer des règles aux fondations privées.

Pour Michael Edwards, la relation entre les donateurs occidentaux privés ou publics et les porteurs de projets en Afrique s’inscrit dans un rapport de type néocolonial. Qu’ils aient des visées stratégiques claires ou qu’ils agissent par pure charité, tous les bailleurs de fonds sont, selon lui, imprégnés de la même psychologie coloniale qui cherche à “modeler le monde selon sa propre image”. Et l’implantation du siège des fondations à Londres ou à New York, la domination écrasante des employés britanniques ou américains dans leurs effectifs, les contrats signés avec des entreprises occidentales sont autant d’éléments qui justifient ces remarques à leur égard.

Des remarques qui épargnent l’organisation TrustAfrica, basée à Dakar. Lancée en 2001 à l’initiative de la Fondation Ford, c’est aujourd’hui une structure indépendante qui bénéficie du soutien d’autres institutions américaines et concentre ses ressources sur l’appui au développement de la société civile dans toute l’Afrique, en soutenant des organisations locales.

TrustAfrica n’est pas seule : des fondations créées par des Africains se développent rapidement. Leurs interventions vont de petits projets de développement communautaire à l’établissement d’institutions rivalisant avec les fondations Gates et Hewlett dans les capitales africaines. La culture du don est inscrite dans les gènes de l’Afrique, explique Raymond Okudzeto, un homme d’affaires philanthrope de 70 ans basé à Accra : “On a toujours aidé nos frères dès qu’on avait de petits moyens”. Il finance des projets agricoles et des centres d’information technologique destinés à la jeunesse.

Le meilleur conseil de Pierre Omidyar aux philanthropes qui voudraient apporter de réels changements ? “Ne pas créer une fondation”. Stephen King, l’un de ses associés, l’explique : “Le champ d’action des fondations est limité, car les contraintes et les restrictions au sujet de ce qu’elles peuvent financer ou non sont nombreuses”. La réglementation fiscale américaine cantonne en effet l’activité de ces organisations au secteur non lucratif alors que, selon King, les activités dans ce domaine sont souvent moins solides et moins viables à long terme. Toutes les activités philanthropiques de Mo Ibrahim ne peuvent atteindre le quart de l’impact qu’a eu son entreprise de téléphonie mobile sur le développement en Afrique, renchérit l’économiste Michael Green.

L’irlandais Bob Geldof, chanteur de rock et militant qui collecte des fonds pour le continent depuis près de trente ans, réclame encore plus d’investissement en Afrique. Pour lui, il ne s’agit pas d’une “alternative” à l’aide : “La philanthropie et l’aide constituent aussi une forme d’investissement. Elles ont ouvert des portes et permis à de nouveaux capitaux d’irriguer le marché sous forme d’investissements classiques. Les premiers peuvent donc engendrer les seconds. Mais, pour l’instant, les deux sont nécessaires”.

Répartition des dons et dotations des fondations

Par Ruby EDWARDS



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