Afrique du Sud: Nelson Mandela, l’invincible, n’est plus [VIDEOS]


L’Afrique du Sud, l’Afrique et le monde entier viennent de perdre un homme qui a consacré toute sa vie à une cause juste: la liberté. Le peuple sud-africain a perdu son héros, le père de sa nation, un dieu vivant. Oui, en effet, Nelson Mandela était à la fois, un héros, un père et un dieu

Pour s’en convaincre, il faut avoir vu cet homme adulé par son peuple esquisser quelques pas de danse au beau milieu d’une réception officielle, puis sa longue silhouette entrer spectaculairement en ondulation sur des rythmes traditionnels pour saisir son bonheur de vivre et son inoxydable vitalité. “Invictus”, résumait Clint Eastwood en intitulant son célèbre film consacré en 2009 à l’ex-chef de l’Etat sud-africain. L’invincible a finalement été vaincu tout simplement par l’âge. Après une longue et exceptionnelle vie.

Qui, dans les plaines verdoyantes du Transkei, aurait imaginé que le petit Rolihlahla (“le fauteur de trouble”) deviendrait saint laïc ou mythe vivant, et marquerait comme peu de personnalités la fin du XXe siècle ? Rien qu’en France, 16 établissements scolaires portent son nom. Et combien dans le monde ? Dans un consensus rare, la planète entière a fait de cet homme debout une icône chaleureuse, un modèle respecté, un rêve d’homme d’Etat, une pépite d’optimisme, un espoir sur pieds, et un objet de culte.

Le Mandela Day

Comme Che Guevara, mais sans grande part d’ombre. Comme le Mahatma Gandhi, mais sans religiosité. Sa personnalité et son combat auront tricoté ensemble sa stature. Des centaines de livres ont déjà été écrits sur lui, des milliers de visiteurs se pressent chaque année dans son village de Qunu, dans la province du Cap Oriental, et les Nations-Unies ont fait de sa date anniversaire, le 18 juillet (1918), le “Mandela Day” où chacun s’engage à rendre le monde meilleur.

Car quelle trajectoire ! L’homme aura couvert tous les spectres, passé d’enfant gâté de cour royale au fin fond des cachots, de la lutte armée à la réconciliation, de paria d’un pays jusqu’à sa magistrature suprême, de victime d’injustice à architecte du pardon, après avoir définitivement rayé les mots amertume et revanche de son dictionnaire personnel.

L’apartheid aboli, il aura même gagné l’affection des Sud-africains blancs, médusés par l’aboutissement de ce parcours exemplaire… mais complexe aussi. L’enthousiasme et l’admiration universels ont jusqu’ici joué comme rouleau-compresseur. Le deuxième regard sur la vie de Mandela est seulement en train de se construire, reconnaît Benoît Dupin, chercheur au Centre d’étude d’Afrique noire (CEAN).

Mandela, c’est en fait l’histoire d’un enfant africain peu ordinaire devenu une figure africaine pas ordinaire. Rolihlahla est d’abord né aristocrate, fils d’un Chef héréditaire du royaume des Thembu, un des peuples de la nation Xhosa, dans le Transkei. Tôt orphelin, il grandit dans la même case que le fils du roi, vit proche de la nature mais fréquente l’école, une première dans la famille.

 

Premier cabinet d’avocats noirs

Turbulent, bagarreur, il n’hésite pas à s’enfuir quand le roi veut le marier de force. Pour l’amateur de gym, de boxe, de foot et de danse, c’est alors la découverte de la ville de Johannesbourg, ses bidonvilles, le travail dans les mines d’or, la discrimination raciale, les “natives pass” et finalement une Afrique du Sud avant tout blanche. Ce sont aussi ses études de droit à Fort Hare, la seule université ouverte aux Noirs de toute l’Afrique australe — bastion de l’ANC — lui permettront d’ouvrir en 1952 le premier cabinet d’avocats noirs du pays.

La culture du jeune juriste est déjà blanche, il se définit plus comme panafricain que comme anti-raciste, mais il passe professionnellement son temps à se battre avec le racisme ordinaire. Gandhi l’inspire alors : fondateur de la Ligue des jeunes de l’ANC à 26 ans, il lutte par l’action non-violente et la désobéissance civile contre la violence de l’apartheid institutionnalisé en 1948.

Arrêté une première fois en 1956 alors qu’il est vice-président d’une ANC (Congrès National Africain) devenue vrai mouvement de masse, il est acquitté. En 1960, le massacre de Sharpeville fait toutefois passer l’ANC — désormais interdite — à la lutte armée, et Mandela, alors entré dans la clandestinité, devient le chef traqué de son aile militaire, s’entraînant même chez Ben Bella en Algérie. Mais pas de gaîté de cœur : c’est l’oppresseur qui impose son rythme à l’opprimé, plaide-t-il alors.

 

Héros

On connaît la suite. Arrêté le 5 août 1962, à 44 ans, il est condamné le 12 juin 1964 à la prison à vie pour actes de sabotages, et interné comme terroriste à Robben Island, au large du Cap, d’où il continuera sa lutte dans une incroyable symbiose avec ses geôliers, devenant, selon le mot d’Anthony Sampson, son biographe, maître de sa propre prison.

Sa libération, en héros, interviendra quelque 10’000 jours plus tard, le 11 février 1990. Couronné Nobel de la paix (conjointement avec Frederick de Klerk) en 1993, il devient en mai 1994 le premier président noir d’Afrique du Sud, à l’issue des premières élections libres et multiraciales du pays. L’Histoire — celle de Mandela, de son peuple… et des milieux économiques qui poussaient à sa libération — basculait.

Ces 27 années de prison ont donné à cet homme passionné et susceptible, humilité, discipline et maîtrise de soi. Une fois mêlées à sa bonne dose d’humanité et à sa pincée d’humour de gentleman, elles ont à l’évidence nourri son sens du pardon et de la réconciliation pour en faire le thérapeute de la Nation, notent ses biographes. Sans compter son obsession pour l’égalité : “J’ai combattu contre la domination de l’homme blanc, j’ai combattu contre la domination de l’homme noir”, a-t-il répété. Une fois Président, son objectif fut d’ailleurs de libérer à la fois les opprimés et les oppresseurs, rappelle l’écrivain sud-africain André Brink.

De Mandela, on retient souvent davantage la méthode que les résultats, avec une constante : son pragmatisme, en politique comme en économie, qui lui a même fait accepter le tournant libéral des années 1990. Un principe : c’est la politique raciale qu’il faut éradiquer, pas les Blancs ! Et deux outils : la discrimination positive en faveur des Noirs afin de favoriser leur intégration, et surtout la Commission vérité et réconciliation, qui a permis de panser les plaies de l’Histoire : “Sans pardon, il n’y a pas d’avenir, mais sans confession, il ne peut y avoir de pardon”, affirmait son ami l’archevêque Desmond Tutu.

Une nation stable, une démocratie durable

Il aura ainsi été capable de proposer une alternative à tous les Sud-africains : “Non seulement il a su dire : ‘Apartheid, no!’, mais également imaginer la suite, rappelle Judith Hayem, maître de conférences en anthropologie à l’Université de Lille I, réussissant à sortir le pays de ce système unique et de trois siècles de haines raciales sans bain de sang, sans guerre civile ni révolution, à installer une démocratie multiraciale et à laisser un pays en paix avec lui-même”.

Sur le fond, il fallait inventer une sud-africanité”, explique le politologue Dominique Darbon (professeur à l’IEP Bordeaux). Mandela l’a fait, dans un patchwork de cultures, de langues et de religions qui n’avait rien d’évident. Il a trouvé un chemin original en construisant un pays arc-en-ciel pour tous, en faisant preuve d’une grande inventivité politique : la Constitution provisoire de 1992 a permis de découdre l’apartheid alors même que le pouvoir blanc était encore en place. “La rupture est intervenue sans vacance du pouvoir et avec une issue partagée par les Blancs comme les Noirs”, explique Judith Hayem.

Quel fut le bilan de Mandela chef d’Etat ? “Une fois président, il a laissé le gouvernement gouverner, à l’inverse de la plupart de ses collègues à la tête d’autres pays africains, et il a présidé, s’attachant à toute la dimension symbolique de la fonction”, affirme Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’IFRI. Son vice-président Tabo M’Beki se chargeait ainsi de la gestion au jour le jour, quand lui se concentrait sur le rapport à son peuple et sur la construction d’une nouvelle image internationale de l’Afrique du Sud.

D’un côté, la construction par l’ANC des bases de cette “démocratie durable”, selon le terme de Philippe Hugon, chercheur à l’Iris, a ainsi donné l’accès à l’eau, au logement et aux biens essentiels à tous les Sud-africains, et autorisé la montée en puissance d’une bourgeoisie noire, parallèlement à une politique d’ouverture à l’économie mondiale et… de grande discipline budgétaire. De l’autre, le leadership de Mandela a permis la réouverture du pays au monde, et d’en faire la première puissance politique, économique et militaire du continent africain.

Un personnage impénétrable

On ne peut nier aujourd’hui que l’Afrique du Sud reste un des champions du monde des inégalités sociales, que la corruption s’y accroche, que la violence y fait rage, que le sida y sévit encore, que le chômage et la pauvreté y perdurent, que la grande majorité des terres appartient toujours aux Blancs, et que l’ANC y ait dans tout cela une grande part de responsabilité.

Les uns, comme André Brink, regretteront que Mandela soit parti trop tôt, et irrémédiablement, au terme d’un seul mandat en 1999. D’autres souligneront que par trop grand souci de compromis au moment des négociations constitutionnelles, il a écarté tout changement radical en matière économique et sociale. Tous reconnaîtront toutefois que le transfert en douceur du pouvoir à une majorité sur le mode démocratique aura constitué une révolution atypique.

Reste que l’homme qui a tendu la main à ses pires ennemis, qui a su être attentif à tous et à chacun au point de ne pas aimer dire “je”, qui a aimé la vie jusqu’à épouser, à 80 ans, Graça Machel, la veuve de l’ex-président du Mozambique, a jusqu’au bout constitué une énigme sous son masque souriant pour bon nombre de ses proches. Parfois rousseauiste (mythe de la bonté naturelle, du démocratisme, de la volonté générale et de la loi expression du nombre), mais d’une discipline de fer avec lui-même, Mandela est resté pour l’essentiel un personnage impénétrable. On peut le concevoir. L’homme a été très marqué par son emprisonnement et par un traumatisme irréparable : “Etre resté 27 ans sans voir ses enfants est une expérience terrible”, a-t-il confié. En concluant, bien après sa libération : “Je suis toujours en prison”.

Avec Daniel Bastien



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