Nelson Mandela est mort mais l’apartheid lui a survécu


Après avoir salué la disparition d’un “dirigeant moral de premier ordre”, Benyamin Netanyahou a décidé de ne pas se rendre aux obsèques de Nelson Mandela en raison du coût du voyage. Le motif invoqué est pour le moins surprenant alors que le monde entier rend hommage au héros de la lutte anti-apartheid. Le premier ministre israélien s’est-il souvenu que son pays avait entretenu d’étroites relations économiques et militaires avec le régime blanc de l’Afrique du Sud ? L’un de ses proches lui a-t-il rappelé que Nelson Mandela avait affirmé le 4 décembre 1997 que “notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens” ?

A-t-il eu peur d’être montré du doigt comme le propagateur d’un système d’exclusion et de ségrégation qui, par de nombreux côtés, s’apparente à celui qui a prévalu en Afrique du Sud jusqu’en juin 1991, date à laquelle les quatre principaux piliers de l’apartheid ont été abolis ? Une aberration contre laquelle Nelson Mandela s’est battu avec un acharnement constant ? La question mérite d’être posée. Nelson Mandela est mort, mais l’apartheid vit toujours sous une forme non codifiée, non légalisée mais bien réelle, notamment en Israël. Un apartheid masqué, rampant, une mise à l’écart. Beaucoup pensent que l’utilisation du terme “apartheid” est exagérée voire outrageante pour l’Etat juif, mais ils oublient que l’apartheid prend des formes diverses héritées de la domination d’un groupe sur un autre ou sur plusieurs autres et aboutit à l’exclusion, la marginalisation, voire l’expulsion. L’apartheid n’est pas seulement le produit de l’occupation, il est le corollaire de la colonisation et de la volonté de se débarrasser d’un groupe de population en le cantonnant dans des endroits spécifiques ou des bantoustans afin de faire de la place à un autre groupe. Ecarter ou cantonner les Palestiniens pour laisser le champ libre à la communauté juive. N’est-ce pas la définition qui en a été donnée par l’ONU en 1973 dans sa résolution 3068 qui décidait que “le crime d’apartheid désigne les actes inhumains commis en vue d’instituer ou d’entretenir la domination d’un groupe racial d’être humains sur n’importe quel autre groupe racial d’êtres humains et d’opprimer systématiquement celui-ci”. Qui peut nier qu’il ne s’agit pas d’une réalité en Israël actuellement ? Depuis des années, les dirigeants occidentaux exigent régulièrement qu’il soit mis fin à la colonisation, aux destructions des maisons palestiniennes, aux brutalités de l’armée, à la fin du blocus de Gaza, à la libération des prisonniers politiques sans obtenir le moindre écho des autorités israéliennes.

Chaque semaine ou presque, de nouveaux programmes de logement sont annoncés en Cisjordanie ou à Jérusalem. Chaque semaine ou presque, des Palestiniens sont tués.

Vingt-six depuis le début de l’année. Le dernier en date, le 7 décembre. Il avait quinze ans, tué d’une balle dans le dos à Ramallah. L’avant-dernier, le 30 novembre, un travailleur palestinien en situation irrégulière en Israël, abattu par un garde- frontière. Selon l’ONU, un tiers des blessés au cours de l’année 2013 sont des enfants. La justice militaire vient de clore une enquête en refusant toute poursuite à l’encontre d’un soldat qui avait tué un manifestant en décembre 2011 en tirant une grenade lacrymogène à quelques mètres de son visage. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou poursuit la mise en place du plan Prawer visant à sédentariser les Bédouins du Néguev qui, depuis des temps immémoriaux vivent en nomades, afin de faire de la place aux colons. Naftali Bennett, ministre de l’économie, a proposé, le 8 décembre, d’annexer “la zone où vivent 400’000 colons et seulement 70’000 Arabes”.

Comment faut-il qualifier une telle politique ? Comment appeler les restrictions imposées en zone C (62% de la Cisjordanie) qui, si elles étaient levées, permettraient d’augmenter le PIB de l’Autorité palestinienne de 35% selon la Banque mondiale ? Que faut-il conclure de la toute récente enquête de l’OCDE qui souligne qu’un Arabe sur deux vit sous le seuil de la pauvreté alors que le pourcentage est de un sur cinq pour les Juifs. Depuis 1948, date de la création d’Israël, aucune ville ni village arabe n’ont été construits alors que la population a été multipliée par dix et que 600 municipalités juives ont été créées. Plus d’une trentaine de lois-cadres “discriminant directement ou indirectement les citoyens palestiniens d’Israël” ont été répertoriées par Adalah, une organisation de défense des droits de l’homme. Y a-t-il un terme pour caractériser les 600 kilomètres de routes réservées aux seuls colons en Cisjordanie, la bonne centaine de permis de type différent que doivent posséder les Palestiniens pour pouvoir se déplacer, des infrastructures séparées pour chaque communauté et leur cloisonnement pratiquement intégral ?

Faut-il allonger la liste, donner des détails supplémentaires ? En octobre 1999, lors d’une visite à Gaza, Nelson Mandela avait invité les Palestiniens à ne pas renoncer, à poursuivre la lutte car, comme il l’avait souligné lors de sa libération “notre marche vers la liberté est irréversible. Nous ne pouvons pas laisser la peur l’emporter. La peur, ce sentiment qui domine la politique israélienne et au nom duquel tout peut se justifier. Mandela l’avait compris. Yitzhak Rabin aussi. Il a été assassiné. Personne ne l’a remplacé. Et si Marwan Barghouti, leader du Fatah, emprisonné depuis onze ans, affirme que “l’apartheid a été vaincu en Afrique du Sud, il ne l’emportera pas en Palestine, on ne voit pas qui, pour le moment, va pouvoir y mettre un terme.

Michel Bôle-Richard (Ancien journaliste au Monde et correspondant en Afrique du Sud et en Israël. Il est l’auteur de “Israël : le nouvel apartheid”, Edition Les liens qui libèrent, Paris, 2013.


Categories: OPINION

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