Cameroun: “Jeune Afrique” raconte la traque mortelle de Guérandi Mbara


Le Capitaine Guérandi Mbara était l’un des cerveaux du putsch de 1984. Pendant trente ans, depuis sa terre d’exil Burkinabé, il a menacé de s’en prendre à nouveau à Paul Biya, au nez et à la barbe des services spéciaux. En janvier 2013, il a disparu, rattrapé par son passé.

Révélations sur les derniers jours de l’ex-ennemi public numéro un.

Le début de la fin

Le 25 janvier 2013, à minuit, un avion décolle dans la brume hivernale de l’aéroport Vrazhdebna de Sofia, en Bulgarie. À son bord, outre l’équipage, trois hommes : le premier est un colonel bulgare. C’est lui qui s’est chargé d’affréter l’aéronef auprès d’un loueur macédonien. Le deuxième est un ancien colonel des forces spéciales portugaises, reconverti dans la sécurité et le négoce des armes : José Alberto Fernandes Abrantes. Le troisième est un célèbre opposant africain, qui croit se rendre à un rendez-vous avec un fournisseur basé en Russie.

L’appareil n’a pas atteint son altitude de croisière que déjà l’acheteur s’assoupit, terrassé par un puissant sédatif. Il est rapidement neutralisé et délesté du passeport de service burkinabè avec lequel il voyage sous le nom d’Ahmadou Diallo – une identité d’emprunt. En réalité, il n’a jamais été question de le conduire en Russie ni de lui vendre le moindre fusil d’assaut.

Lui, l’ennemi public numéro un du régime camerounais, est une cible bien trop importante, et Yaoundé a promis une belle prime en échange de sa capture. Le piège vient de se refermer sur le capitaine Guérandi Mbara.

De tous les instigateurs du putsch du 6 avril 1984, auquel le président Biya échappa par miracle moins de deux ans après son arrivée au pouvoir, Guérandi Mbara était le seul survivant. Ce jour-là, une partie de la gendarmerie nationale et de la garde républicaine tenta de renverser le chef de l’État. La présidence et plusieurs points névralgiques de la capitale furent attaqués avant que l’armée lance sa contre-offensive.

Les jours suivants, une impitoyable purge visa notamment les officiers peuls et kirdis du Nord. L’ancien président Ahmadou Ahidjo, originaire de Garoua, fut accusé d’être le commanditaire du putsch. Les conspirateurs furent arrêtés, présentés aux juges militaires et fusillés par dizaines. Au total, près de 1 000 personnes périrent dans l’aventure. Mais pas Guérandi Mbara, 30 ans à l’époque.

Lui est parvenu à se cacher. Militaire et fils de militaire kirdi, il est banni de l’armée et condamné à mort par contumace, mais il réussit à quitter clandestinement le pays le 5 juin 1984. Direction Ouagadougou.

Pourquoi le Burkina Faso ? Parce qu’il y a des amitiés solides et haut placées. Dix ans plus tôt, il a fait ses classes à l’École militaire interarmes [EMIA] de Yaoundé et s’est lié avec deux Burkinabè, issus comme lui de la promotion 1974 : Thomas Sankara et Blaise Compaoré. Le 4 août 1983, les deux jeunes officiers ont déposé le président Jean-Baptiste Ouédraogo.

Dans les premiers temps, Guérandi Mbara essaie de se faire oublier. Il sait que sa présence embarrasse le Burkina, dont les relations avec le Cameroun se sont tendues. Plus proche de Blaise que de Thomas, il devient un familier du palais de Kosyam à la mort du second, en 1987. On lui attribue la fonction de conseiller officieux du président. Mais c’est plus fort que lui et, depuis son exil ouagalais, Guérandi Mbara recommence à vilipender le régime de Paul Biya et à appeler au soulèvement.

Suivront trente années de soupçons. Quand les Camerounais s’inquiètent, les Burkinabè répondent que leur invité n’a pas le droit de quitter le territoire ni de mener des activités de nature à déstabiliser son pays d’origine. Mais dans la réalité, il en va tout autrement. Muni d’un passeport burkinabè, le putschiste voyage. Il séjourne régulièrement en France et en Belgique sous des identités d’emprunt.

Tantôt il se montre précautionneux, donnant ses rendez-vous dans des endroits publics et très fréquentés. Tantôt, il baisse la garde : il arrive à cet amateur de bonne chère et à ce fin connaisseur de vins français de se faire applaudir dans les restaurants africains du 18e arrondissement de Paris, grisé par sa légende noire et rasséréné par la sympathie d’une diaspora en quête de héros.

Dans ces moments-là, il est particulièrement vulnérable. Il a beau louer un discret studio rue Monge, dans le 5e arrondissement, il prend le risque de s’exposer. Les services camerounais le savent, mais excluent toute action clandestine sur le sol français par peur de se fâcher avec Paris. Guérandi Mbara en profite, allant et venant comme bon lui semble.

En quête inlassable de respectabilité, l’ancien instructeur d’artillerie reprend même des études, obtient un doctorat en sciences politiques à l’université Paris-Descartes en 1997 et fonde un cabinet-conseil dans la capitale burkinabè.

Yaoundé fait monter la pression

Jamais le Cameroun n’a relâché la pression. En 2004, arguant de risques élevés pour sa sécurité, Paul Biya hésite même à prendre part au sommet de la Francophonie qui se tient alors à Ouaga. Il faudra toute l’habileté du président français Jacques Chirac pour le convaincre de faire le voyage.

Pendant ce temps, à Yaoundé, le cas de Guérandi fait débat. Au sein du pouvoir, certains le veulent plutôt vif que mort. Pour les “sécurocrates” du régime, qui attisent les peurs liées au trauma du 6 avril, Guérandi est une opportunité, tant il est vrai que, lui vivant, les fonds spéciaux ne viennent jamais à manquer. Sachant Biya sensible aux questions de sécurité, ils agitent le risque de déstabilisation pour demander le financement à fonds perdus d’opérations foireuses.

D’autres assurent pouvoir convaincre le fugitif de rentrer à Yaoundé contre un portefeuille ministériel… Rien de tout cela ne se réalise. Les millions coulent à flots, l’opposant rejette toute idée de retour. Au fil des ans, son habileté à échapper aux services spéciaux camerounais a fait de lui un mythe. Son intransigeance a entretenu la méfiance du pouvoir à l’égard du Grand Nord. Elle a aussi conforté les faucons de l’armée qui voulaient sa peau.

Du coup, ils ne mettent pas longtemps à réagir quand ils apprennent que l’intrépide capitaine a pris contact avec des marchands d’armes. Nous en sommes en 2012. Guérandi Mbara vient de pousser la porte de Georges Starckmann, une figure du milieu qui s’est fait connaître en 1976 à la suite de l’affaire dite des faux Startron (lunettes de vision nocturne) livrés à Kadhafi – et pour laquelle il sera condamné par la justice française.

Starckmann, c’est un personnage de cinéma, tout droit sorti de la guerre froide. Dans son bureau de l’avenue Henri-Martin, à Paris, cet admirateur de Vladimir Poutine collectionne les vieux appareils photos et reçoit les comploteurs de tous poils. Au journaliste venu le rencontrer, il prend plaisir à raconter, comme il l’a déjà fait dans son livre Noir canon (publié en 2011 aux éditions Ellébore), ses “exploits” en Irak, en Côte d’Ivoire, au Biafra et au Cameroun, où il a livré douze canons antiaériens en 1969.

Devant Starckmann donc, Guérandi Mbara se vante. Il dit disposer de 2 000 hommes prêts à renverser Paul Biya et assure qu’il a un plan d’attaque détaillé. Une vidéo de la conversation serait parvenue aux services camerounais. À Yaoundé, la menace est jugée sérieuse : décision est prise de le neutraliser. Starckmann recommande de faire appel à un colonel portugais, José Alberto Fernandes Abrantes, et empoche au passage une confortable avance de 350’000 euros sur les 500’000 qu’il doit toucher en guise de commission.

La livraison du “colis”

La cinquantaine largement dépassée, Abrantes a été formé à l’école des SAS britanniques. Il connaît l’Afrique pour y avoir vécu et travaillé pendant dix-huit ans. Il a fini sa carrière à la fin des années 1990 comme patron de la sécurité de l’ambassade du Portugal à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Sitôt à la retraite, il a repris du service pour l’État ivoirien, qui l’embauche entre 1999 et 2000 au Centre de communication, d’écoute et de renseignement sous la présidence de Robert Gueï.

Cela ne dure pas. L’instabilité ivoirienne le décide à s’installer au Cameroun, le pays de son épouse. Il s’y lance dans la sécurité et vend ponctuellement ses services à la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE). C’est lui que Yaoundé missionne pour “s’occuper” de Guérandi Mbara. En dix mois, une trentaine de voyages et de rencontres seront nécessaires pour approcher, mettre en confiance et neutraliser l’opposant camerounais.

Mais le plan connaît d’emblée quelques ratés. Le 14 janvier 2013, Guérandi Mbara, qui a accepté de venir rencontrer Abrantes à Porto, quitte Ouagadougou et s’envole pour le Portugal via Casablanca. L’idée est de lui faire croire qu’on l’accompagne en Russie et de le ramener dès le lendemain, endormi par un sédatif, vers son pays d’origine. Les services camerounais souhaitent prendre livraison du “colis” à Bafoussam, une ville de l’ouest du pays dont l’aéroport quasi désert garantit la discrétion.

Un plan de vol est déposé, mais il est rejeté au motif que Bafoussam ne dispose pas d’un aéroport international. Les pilotes refusent de décoller de peur de perdre leur licence. Abrantes doit changer son fusil d’épaule. Il choisit alors de transiter par Sofia – une option qui a le mérite de ne pas éveiller la suspicion de Guérandi Mbara. Le Portugais espère que les contrôleurs aériens y seront plus compréhensifs et qu’ils fermeront les yeux sur la taille de l’aéroport de Bafoussam.

Un autre avion est donc affrété, en Bulgarie cette fois, pour un départ prévu le 25 janvier. Las, tout va encore de travers. Le plan de vol déposé par les pilotes macédoniens, recrutés pour l’occasion, est à nouveau rejeté. Abrantes a déjà perdu plusieurs jours ; il se résout à mettre le cap sur l’aéroport international de Douala.

À l’arrivée, le 26 janvier au matin, il n’y a personne pour accueillir les trois voyageurs. La DGRE n’a rien prévu pour les soustraire aux procédures auxquelles les passagers doivent habituellement se soumettre. C’est un cauchemar logistique. Comment débarquer un homme inanimé dans cette aérogare généralement très fréquentée sans attirer l’attention et, surtout, sans se faire arrêter par des gendarmes zélés ? C’est là qu’intervient Thierry André Mathé, le commissaire de l’aéroport.

Il leur trouve une discrète porte de sortie. Toujours sous l’effet du sédatif, Guérandi est remis à une équipe de la DGRE, dirigée par le commissaire James Elong Lobé, “quelque part sur la route entre Édéa et Pouma”, dans la région du Littoral. “En dix mois, nous avons fait ce que les services camerounais n’ont pas réussi à faire en trente ans”, se félicite le contractuel portugais. Pourquoi a-t-il décidé de parler ? Parce qu’il n’a pas été payé, explique-t-il. Se disant menacé, il a dû quitter le Cameroun en décembre 2013 pour rentrer au Portugal.

Guérandi Mbara aurait eu 60 ans cette année. Qu’est-il devenu ? Son sort relève du secret d’État, mais dans le sérail il se murmure qu’il aurait été exécuté et inhumé en catimini. C’est l’hypothèse la plus probable, tant le spectre de cet homme hantait toujours, trois décennies après le drame d’avril 1984, les couloirs du palais d’Etoudi. D’autres prétendent qu’il serait détenu au secret, sans pouvoir en apporter la preuve. Silence aussi du côté du Burkina Faso, qui l’accueillit pendant trente ans. Au Cameroun, seule sa famille, dont son cousin, Samuel Kleda, l’archevêque de Douala, ose pleurer cet homme obnubilé par le pouvoir. Hélas, dans cet univers impitoyable, l’Histoire ne repasse jamais les plats.

Notes de l’auteur:

Trente ans après les événements de 1984, le Cameroun n’a pas totalement tourné la page de ce tragique épisode. Le 17 janvier 1991, une loi d’amnistie a pourtant été promulguée, et les biens de ceux qui avaient écopé de peines de prison ferme ont été restitués en 1992. Toutefois, il reste des questions en suspens, et un Comité pour la restitution des dépouilles a été mis sur pied en 2011 par le journaliste Guibaï Gatama. Objectif : récupérer les corps des mutins exécutés et inhumés dans une fosse commune.
Le problème, c’est que l’armée et l’administration refusent de délivrer aux familles des actes de décès – des documents sans lesquels les mutins exécutés ou morts au combat resteront considérés comme disparus. Or ce statut empêche l’ouverture des successions et prive les ayants droit d’un héritage. Les requêtes étant restées sans réponse, près de 150 familles se préparent à assigner l’État devant un juge administratif pour obtenir enfin les pièces réclamées.
Par Georges Dougueli


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