Les actionnaires français reprochent à France2 de mettre leurs actions sous le feu des projecteurs


L’une des vertus cardinales de l’économie de marché réside dans le droit absolu qu’ont les actionnaires — propriétaires — d’une entreprise de récolter un dividende contre le capital investi. Hier, ce dividende était à la une de l’émission ”cash investigation” présentée par Elise Lucet sur France Télévisions, comme en atteste la vidéo ci-dessus.

Pour ceux qui sont peu familiers du monde de l’entreprise, le dividende est prelevé, en très grande partie, sur le bénéfice de l’entreprise. Souvent mis sous le feu des projecteurs médiatiques, ce dividende désigne le revenu des actionnaires liés à la seule détention d’actions. Tout actionnaire qui rentre au capital d’une entreprise peut prétendre à ce dividende. Cette rémunération est versée le plus souvent annuellement et se calcule en fonction du résultat net de l’entreprise. Son évolution est ainsi imprévisible, et peut fortement varier d’une année sur l’autre. Ce qui ne plaît pas toujours à l’actionnaire.

Et le simple fait d’avoir pointé l’objectif de sa caméra sur le pouvoir des actionnaires dans les entreprises, aujourd’hui, vaut à la journaliste Elise Lucet — et à France Télévisions — la lettre ouverte ci-dessous. Elle est signée par Charles-Henri d’Auvigny, président de la F2iC (Fédération des Investisseurs Individuels et des Clubs).

Lisez plutôt…

Chère Madame,

Permettez-moi de prendre la plume pour vous dire toute la déception que j’ai ressentie en regardant pendant 2 heures votre émission Cash Investigation, mardi 3 mars sur France Télévisions.

Votre reportage portait sur les actionnaires des entreprises. En tant que Président de la Fédération des Investisseurs Individuels et des Clubs, association qui rassemble plus de 110.000 membres à travers toute la France et qui représente les 7 millions d’investisseurs français qui prennent des risques dans les entreprises avec leur épargne, je ne pouvais que me féliciter qu’une chaîne du service public s’intéresse à ce sujet trop souvent ignoré.

Mal m’en a pris ! Dès le départ vous sombrez dans la caricature en assimilant les actionnaires à des prédateurs qui ne souhaitent qu’une chose, réaliser le plus de profit possible au détriment de ceux qui contribuent à les générer. Au risque d’énoncer une évidence, je vous rappelle que les investisseurs institutionnels placent l’argent que leur confient les épargnants français. Ce sont les SICAV ou les Assurance-Vie des Français dont vous parlez.

Si la forme de votre reportage porte la marque d’un métier certain, le fond porte celui de la plus parfaite mauvaise foi. Les tableaux que vous affichez sont tout simplement faux. Sur le dividende de Sanofi, une simple lecture du document de référence des années 2012 et 2013 vous aurait montré que le taux de distribution du bénéfice net par action était de 50 % en 2012 et 55 % en 2013 et non de plus de 100 % comme le suggère votre graphique. D’ailleurs vous précisez que ce taux de distribution de 50 % est un des objectifs du Directeur général de l’époque et que cela figure noir sur blanc dans un communiqué de presse de Sanofi.

Une démarche de long terme

Ces taux sont importants mais il ne m’appartient pas de les commenter. Je vous rappelle simplement que l’écrasante majorité des actionnaires – les individuels comme les institutionnels qui représentent les épargnants – ont une démarche de long terme tout simplement parce que leur objectif est de vivre bien le plus longtemps possible. Larry Fink, Président de BlackRock, premier fonds d’investissement au monde, que d’ailleurs vous citez, n’est pas un Martien quand il demande aux entreprises d’avoir une politique de distribution de dividendes qui n’obèrent pas leur avenir. C’est le bon sens.

Je vous rappelle qu’en 2010, les actionnaires de Renault ont voté à 99,98 % la suppression du dividende. Nulle part je n’ai entendu ce fait mentionné hier soir.

Autre graphique présenté est celui qui montre la courbe des dividendes qui croise celle des résultats nets en 2003, et vous en tirez la conclusion que les entreprises doivent s’endetter pour payer leurs actionnaires. Vous citez abusivement l’Insee comme étant la source des données de ce schéma. Il a été établi par un économiste engagé Denis Clerc, fondateur d’Alternatives Economiques, que nous savons être un journal militant et proposant une autre politique économique que le capitalisme. C’est un tableau qui compare des chiffres qui ne sont pas comparables.

Si toutes les entreprises s’endettaient pour distribuer des dividendes, cela ferait longtemps qu’il n’y aurait plus d’entreprises en France. L’Etat français, qui peut se montrer selon les circonstances un actionnaire particulièrement avide, est coutumier de ce genre de pratiques. Curieusement vous n’en faites jamais mention.

Une autre partie de vos reportages veut démontrer que ”les actionnaires s’en prennent à nos emplois”. Ce n’est pas parce qu’il peut y avoir des brebis galeuses et que des personnes se sont mal comportées qu’il faut faire un amalgame. Par ailleurs, faire croire que les méthodes de management dures sont les conséquences des demandes des actionnaires est encore un raccourci. La fonction publique, qui n’est pas soumise à la pression de résultats financiers, présente aussi des exemples de méthodes de management dures. A regarder votre émission et à écouter vos commentaires, je comprends mieux pourquoi les habitants d’Hénin Beaumont ont voté pour leur nouveau maire.

Votre émission n’était qu’à charge

Autre point important, ces sommes investies dans les entreprises permettent de financer nos retraites. Ainsi la CGT, lors de la négociation des régimes complémentaires AGIRCC-ARRCO expliquait que les sommes placées sur les marchés financiers permettraient de financer les régimes !!!

J’aurais souhaité que votre émission parle de brebis galeuses, pourquoi pas, mais aussi des réussites. Dans votre exemple du boulanger et des deux investisseurs qui l’accompagnent, vous évacuez bien vite que les seconds peuvent tout perdre et que c’est grâce à eux que le premier va investir pour développer son affaire. L’illustration grossière que vous faites, est l’exception, quand ce que vous taisez est la règle. Les Français qui investissent dans les entreprises, risquent leur épargne. Il ne faut pas oublier qu’investir en capital, l’investissement n’est pas garanti. Un actionnaire qui a mis 200 € par action dans France Télécom en 2000, aujourd’hui l’action cote 15,9 €. Je ne suis pas sûr que l’actionnaire va retrouver sa mise un jour. Il est donc normal que le risque soit rémunéré. Pourquoi ne pas parler de ces PME-ETI qui se développent et qui s’introduisent en bourse pour trouver de nouveaux financements pour leur développement. Pourquoi ne pas avoir parlé de cet engouement des Français dans le crowdfunding : en un an les sommes apportées par les Français ont plus que doublé pour accompagner de jeunes start-ups. Pourquoi ne pas avoir cité des grandes entreprises qui créent des emplois tout en versant des dividendes confortables : Air Liquide (de 31 000 à 50 000 salariés de 2001 à 2013) ou L’Oréal (de 49 000 à 77 000) ?

Votre émission n’était qu’à charge et vous avez fait un amalgame qui ne va pas favoriser l’investissement en actions. Juste un chiffre, en France les entreprises se financent à 75% en dettes et 25% en fonds propres alors qu’aux Etats-Unis c’est le contraire. Voulez-vous que nous comparions le taux de croissance de ces deux économies ?

Je suis donc à votre disposition pour réaliser une émission qui valorise nos entreprises et ceux qui prennent des risques en les accompagnant financièrement.

Je vous prie d’agréer, Chère Madame, l’expression de ma considération distinguée.



Categories: Economy

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