“Pays de race blanche”, la France doit pourtant quelques fières chandelles aux autres


Pays de race blancheC’est un livre publié en 2014 en anglais par la très respectable maison d’édition britannique Grantabooks… et toujours pas traduit en France. Son titre? ”The French Intifada – The long War between France and its Arabs” (L’intifada française – une longue guerre entre la France et ses arabes). Son contenu? Une enquête fouillée menée par l’auteur, Andrew Hussey, sur ce conflit larvé qui hante l’Hexagone, incapable de digérer, cinquante -trois ans après l’indépendance de l’Algérie, la décolonisation, et de s’intégrer dans une mondialisation naturellement porteuse du fait multiculturel. ”Il ne s’agit pas d’un conflit politique ou de religion, explique le journaliste britannique dans son introduction. Il s’agit d’émotions extrêmes. Il est presque impossible pour des immigrés venus des anciennes colonies françaises de se sentir authentiquement chez eux ici. Ils restent cantonnés, physiquement et culturellement, aux marges de la ‘civilisation’ française”. Bienvenue au pays de Nadine Morano, cette députée européenne du parti conservateur ”Les Républicains”, mise à l’index par sa formation pour avoir parlé samedi soir dernier sur France 2 de son attachement à ce pays ”judéo-chrétien et de race blanche”.

Bienvenue en France dont l’article premier de la Constitution édicte ”l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion”, mais où l’actuel président François Hollande avait promis durant sa campagne de 2012 de supprimer le mot ”race” de la loi fondamentale. Promesse demeurée jusqu’ici lettre morte.

Les invasions barbares

Bienvenue, surtout, au pays du non-dit qui sous-tend cette explosion médiatique provoquée par une politicienne surnommée ”Madame Sans-Gêne” pour ses manières rugueuses et son goût pour la polémique, en référence à Catherine Hubscher, l’épouse du maréchal d’Empire Joseph Lefebvre, qui défrayait la chronique napoléonienne par ses saillies de soudard. Le CV de Nadine Morano? Un goût prononcé pour les thèmes sécuritaires et une obsession identitaire partagée entre autres, au sein de son parti, par un de ses très proches, le maire de Nice Christian Estrosi. Un ancrage électoral dans le bassin minier de Lorraine, dans ces marches de l’est de la France toujours inquiètes de la prochaine invasion ”barbare”. Un père chauffeur routier, une mère d’origine italienne, une enfance dans un quartier populaire de Nancy. Une biographie pas très éloignée d’une autre héroïne de ce terroir labouré par les guerres: la chanteuse Patricia Kaas.

On ne sait pas si Nadine Morano a pris le temps de s’arrêter, à Paris, à la librairie anglophone Galignani, rue de Rivoli, à deux pas de l’Elysée. Elle devrait y consulter ”L’Intifada française”, et y serait peut-être moins chahutée que dans son parti, où Nicolas Sarkozy, son mentor, a décidé de suspendre son investiture aux prochaines élections régionales. Peter, un Noir américain d’une quarantaine d’années, y feuilletait mardi le livre de Andrew Hussey. Son verdict? ”Il dit la vérité. Les Français sont racistes. Ils n’aiment les Noirs et les arabes que lorsqu’ils sont les ‘sujets’ de la France. Ils aiment les ‘non-blancs’ dans leur version coloniale. Mais pas question de leur concéder une quelconque égalité’‘.

Vrai? Faux? Le débat est bien sûr caricatural. Mais il trahit les fractures françaises non digérées, enfouies, et toujours prêtes à ressortir à la veille des échéances électorales, et sous la pression d’un Front national ravi de cette polémique. Jugez plutôt. Côté soutiens officiels, l’élue européenne a de suite engrangé, outre les silences complices du FN, la voix du vendéen Philippe de Villiers, le leader historique de l’aile dure de la droite, qui vient de publier un livre, ”Le moment est venu de dire ce que j’ai vu”, aux éditions Albin Michel, dans lequel il pilonne tous ses anciens amis, à commencer par Nicolas Sarkozy, surnommé ”Le Lapin Duracell”. Un parlementaire des ”Républicains”, engagé aux côtés d’Alain Juppé face à Nicolas Sarkozy, y voit même, ni plus ni moins, la patte d’une manipulation: ”Le mot race, le mot blanc, le mot chrétien. Tout y est. C’est le discours préféré de Brice Hortefeux (ancien ministre de l’Intérieur) ou de Patrick Buisson (ancien conseiller à l’Elysée), qui ont toujours conseillé à Sarko de parler aux ‘petites gens’ d’une soi-disant invasion qui se prépare. Bref, de jouer sur les peurs”. A tel point que beaucoup, dans les cercles politiques parisiens, estiment que Nadine Morano a peut-être exécuté une partition approuvée par l’ancien chef de l’Etat, obligé ensuite de la lâcher en public, vu l’ampleur de la controverse.

L’autre fracture est historique. Patrick Buisson, ce conseiller sarkozyste proche de l’extrême droite dont Le Monde a publié jeudi toute une série de notes à l’ancien président sur cette peur migratoire, est d’ailleurs toujours le directeur de la chaîne de TV câblée ”Histoire”, et un spécialiste… de la décolonisation en Indochine. Et la référence faite par Nadine Morano au général de Gaulle, en direct devant les caméras de ”On n’est pas couché” est révélatrice, car sortie du contexte. Attribuée par Alain Peyrefitte à De Gaulle, la phrase du Général, prononcée en 1959 est la suivante: ”C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires! Les musulmans, vous êtes allés les voir? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leurs djellabas? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français!”. Or à bien la relire, et si elle est vraie, cette intervention peut être lue de deux façons. En version ”fondamentaliste” par ceux qui y voient seulement l’allusion à la race blanche et à la religion. En version ”contextuelle” par ceux qui retiennent la date (avant l’indépendance algérienne), et l’importance de l’ouverture à ”toutes les races”.

Ce sujet de la race blanche est typique de ces débats que la France établie veut éviter d’ouvrir, confirme Thierry Leclère, coordinateur de l’ouvrage ‘De quelle couleur sont les Blancs?’ (La Découverte, 2013). La volonté de verrouillage de Sarkozy, c’est la tentation du couvercle qu’on referme de suite. Alors que la France fébrile d’aujourd’hui a au contraire besoin d’ouvrir le débat pour éviter de le laisser entre les mauvaises mains de l’extrême-droite”.

Écrit par Richard Werly



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