François Hollande inaugure “le pentagone français“ [VIDÉO]


Un toit aux formes tourmentées, au faux air de bombardier furtif. Une façade de 250 mètres, tout en nuances de blanc, percée d’une gigantesque porte noire en aluminium. Un sas protégé par des soldats en armes. Et finalement, un étrange ensemble de bâtiments de verre sur pilotis, aux nuances de bleu et de vert, dans une série de douze patios plantés de végétation. “Jouez, hautbois, résonnez, musettes” : six ans après le lancement du projet par Hervé Morin, alors ministre de la Défense, la France a enfin son Pentagone. L’Hexagone Balard, selon la terminologie officielle, a été inauguré le 5 novembre par François Hollande, après un peu moins de trois ans d’un chantier monumental ayant employé jusqu’à 1’500 ouvriers.

Lancé en décembre 2009 par Nicolas Sarkozy, le projet de “Balardgone” est inédit par son ampleur : le site rassemblera 9’300 agents des états-majors, de la Direction générale de l’armement et du cabinet du ministre, dont 85% sont déjà installés, sur une superficie de 42 hectares. “Ce projet relève quasiment du miracle, assure Cyril Trétout, architecte urbaniste à l’agence Nicolas Michelin & Associés, en charge du projet. Nous avons construit un bâtiment d’une complexité inouïe, capable de résister à des attaques de missiles, avec le plus grand toit photovoltaïque de Paris, 9 hectares de façades et des cheminées d’aération naturelle de 42 mètres. Le tout dans les délais et dans les coûts“.

Obsession sécuritaire

Si les patios et jardins intérieurs évoquent un campus universitaire, le bâtiment tient plus de la forteresse que de l’immeuble classique. La façade a été conçue pour être à l’épreuve de missiles ou d’une voiture bélier lancée depuis les boulevards des Maréchaux. Les 1’000 kilomètres de fibre optique et les moyens de communication sont sécurisés par Thales, jusqu’au niveau secret-défense pour les données les plus sensibles. A l’entrée du parking, un système de sécurité scanne les plaques d’immatriculation, mais aussi le dessous de caisse des véhicules entrants. “Si vous avez pris un coup durant le week-end, le système ne reconnaît pas la voiture, et vous êtes bon pour créer un embouteillage“, raconte un gradé.

L’obsession sécuritaire flirte parfois avec la paranoïa. Comme l’avait dévoilé la lettre spécialisée TTU, une équipe de 30 personnes a veillé en permanence à ce qu’aucun objet, notamment des micros, ne soit dissimulé pendant le chantier. Des cages de Faraday ont été mises en place pour éviter l’espionnage et les attaques électromagnétiques. Le déménagement a été mené comme une opération militaire, avec des camions plombés. Quant au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), le saint des saints du ministère, il est situé quelque part en sous-sol, dans une cuve de protection blindée à laquelle même les architectes n’ont pas eu accès. “C’est comme un sous-marin nucléaire : on sait qu’il est en dessous, mais pas exactement où“, rigole Jean-Paul Bodin, secrétaire général à l’administration (SGA) du ministère de la Défense.

Reste la grande question : fallait-il vraiment lancer ce projet pharaonique à 4,2 milliards d’euros, confié au consortium Opale Défense (Bouygues, Thales, Sodexo, Dalkia, CDC, Axa Real Estate) dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP) ? Durant la campagne présidentielle de 2012, Bernard Cazeneuve et Jean-Yves Le Drian dézinguaient de concert l’”inquiétante opacité” de l’appel d’offres, doutant même de l’”intérêt budgétaire” de l’opération. Deux ans plus tard, le discours était tout autre : en visite sur le chantier en janvier 2014, Jean-Yves Le Drian, devenu ministre de la Défense, saluait en Balard “un modèle pour la maîtrise de la dépense publique et la modernisation des équipements“.

Enquête sur l’appel d’offres

Même l’enquête sur des soupçons de corruption et de favoritisme lors de l’attribution de l’appel d’offres, ouverte fin 2010, n’a pas remis en cause le projet, malgré la mise en examen de trois personnes, dont un officier et un chef de service de Bouygues. L’histoire est rocambolesque : des aigrefins auraient tenté de monnayer auprès des industriels une clé USB contenant des documents confidentiels sur l’appel d’offres, avant de se raviser et de la transmettre aux agents de la DPSD (le service de renseignement du ministère de la Défense)… en gare de Perpignan. Si l’enquête est toujours en cours, le ministère se dit serein : “La procédure d’appel d’offres a été compartimentée, assure Jean-Paul Bodin. Un rapport du Contrôle général des armées et de l’inspection générale des Finances a d’ailleurs conclu que le projet devait continuer“.

Au-delà de l’affaire judiciaire, le débat sur l’opportunité d’un Pentagone français et le recours à un PPP semble avoir disparu au fur et à mesure de l’avancée du chantier. “La gauche est pour Balard parce qu’elle inaugure le site, la droite parce qu’elle a lancé le projet“, résume le député Les Républicains (LR) François Cornut-Gentille, membre de la commission des Finances de l’Assemblée. Auteur d’un rapport sur le sujet en 2012, cosigné avec Bernard Cazeneuve, l’élu salue un projet qui “tient la route“, mais prévient que le diable est dans les détails : “Il va désormais falloir voir si le PPP a été bien négocié. Je n’en suis pas certain, tant l’expertise technique et financière sur ce genre de projet semble plus forte chez les entreprises qu’au sein de l’Etat“.

Au ministère de la Défense, on répond par une batterie de chiffres. Certes, le loyer annuel de 154 millions d’euros sur vingt-sept ans prévu par le PPP, qui intègre à la fois la redevance immobilière, les services (systèmes d’information, restauration, conciergerie…) et la maintenance, ne permet pas d’économies substantielles par rapport aux budgets des douze emprises que Balard va remplacer. Mais la cession de la plupart des sites quittés par l’armée va permettre de récolter 600 millions d’euros, d’éviter la ruineuse rénovation de bâtiments hors d’âge (600 à 700 millions d’euros), et de supprimer 1.350 postes de soutien. La valorisation de la partie ouest du site, 90’000 mètres carrés de bureaux à louer à quelques mètres du ministère, a même permis à la Défense d’encaisser 220 millions d’euros, versés par le promoteur.

Choc de modernisation

Au-delà du seul aspect financier, le ministère de la Défense attend de l’opération un véritable choc de modernisation, les trois armées ayant pris l’habitude de travailler chacune dans leur coin. “Nous anticipons un ‘effet Balard’, à horizon de trois ou quatre ans, lié à l’optimisation de l’organisation du ministère“, pointe Jean-Paul Bodin. Seul – et gros – accroc à cette belle idée, Jean-Yves Le Drian et son cabinet, qui disposent de bureaux sur place, devraient rester le plus souvent au très chic hôtel de Brienne. “Mais si Le Drian part diriger la région Bretagne, son successeur devra probablement s’installer à Balard pour s’imposer“, avance un connaisseur de la maison.

En attendant, les premiers occupants du site découvrent les joies du PPP, notamment des demandes d’aménagement facturées à prix d’or. Selon des documents consultés par la presse, l’installation d’une imprimante et d’un scanner a ainsi fait l’objet d’un devis… de 13’614 euros, dont 2’274 euros de frais pour les prises électriques. “Nous avons demandé aux occupants de limiter les demandes d’aménagement au strict nécessaire“, reconnaît Jean-Paul Bodin. Après son pharaonique chantier, l’Hexagone Balard va désormais devoir apprendre la sobriété.

Par Vincent Lamigeon



Categories: Innovation

Tell us what you think. Cliquez ici et donnez votre avis

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: