Paul Biya

Les camerounais, en âge de le faire, sont allés voter dimanche 07 octobre 2018. Face à Paul Biya, sept autres candidats. De l’avis de l’ensemble des observateurs de la vie politique camerounaise, ce scrutin présidentiel a suscité un engouement inédit. Les débats ont été vifs, la campagne vivante, mais l’issue du scrutin n’est-elle pas pour autant connue d’avance ? “Nous ne pouvons pas être sereins car la fraude est dans l’ADN du régime, même si nous nous sommes donné l’objectif d’être présents dans le maximum de bureaux pour que nos scrutateurs leur compliquent la tâche”, répond Maurice Kamto, l’une des principales figures de l’opposition.

Selon le candidat du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), interrogé à la veille de l’élection, “boycotter, c’est dérouler un tapis rouge à Paul Biya”. “Je crois que les Camerounais ont changé et n’accepteront plus n’importe quoi”, ajoute-t-il.

Agé de 85 ans, l’actuel occupant du palais de l’unité — siège de la présidence camerounaise — s’en absente souvent pour séjourner à l’hôtel Intercontinental de Genève, en Suisse, dans la suite présidentiel qu’il occupe une partie de l’année.

Pendant la campagne présidentielle, Paul Biya, au pouvoir depuis trente-six ans, s’est pourtant trouvé obligé de passer du temps au palais d’Etoudi : sa candidature à sa propre succession pour un septième mandat consécutif, face à sept autres candidats l’y contraint. Malgré un bilan peu convaincant, nul ne doute de l’issue de ce scrutin à un seul tour, supervisé par une commission électorale verrouillée par le régime.

La victoire de Paul Biya semble même tellement acquise que début août, l’ambassadeur de France sur place lui transmettait une invitation pour le sommet de la Paix prévu à Paris du 12 au 14 novembre. Comme si l’élection qui devait se dérouler dans l’intervalle n’était qu’une formalité.

Avec le slogan, “La force de l’expérience”, maladroitement traduit en anglais par l’équipe de communication de sa campagne, dans ce pays bilingue qui compte 20 % d’anglophones, par un curieux “The Force of Experience”, le vieux Présdent fait, une fois de plus, montre du fossé qui existe entre lui et le peuple qu’il dirige depuis plus de trois décades. Pour le reste, Paul Biya a, comme d’habitude, été plutôt invisible.

Pendant cette courte campagne présidentielle, il n’aura animé qu’un seul meeting, le 29 septembre, dans le Nord du pays. Une région majoritairement musulmane, depuis longtemps négligée et misérable. Mais qui a également basculé, depuis quasiment dix ans, dans un trou noir sécuritaire, à la suite des incursions répétées et sanglantes de jihadistes venus du Nigeria voisin et liés à la secte Boko Haram.

Inexorable déclin

Paul Biya revenait de manière officielle dans cette partie du pays, six ans plus tard. Et bien évidemment, il ne s’y est pas attardé pour autant : à peine plus de sept minutes de discours, au cours duquel il énumérera, de sa voix si particulière, une longue liste de promesses. Avant de repartir aussitôt dans son jet privé, avec Chantal, son épouse de quarante ans sa cadette, réputée pour ses audaces capillaires.

Paul Biya en campagne

“Quelles promesses peut-il faire de toute façon, alors qu’il n’a rien fait depuis trente-six ans et qu’il se trouve désormais au crépuscule de sa vie ?”, s’indigne l’universitaire Achille Mbembe. Cet essayiste camerounais a quitté son pays natal il y a plus de trente ans. Mais il y revient régulièrement, comme ce fut le cas en avril. Avec, à chaque fois, le sentiment déprimant d’assister à un inexorable déclin. “On n’insistera jamais assez sur le bilan désastreux de Paul Biya, souligne Mbembe. J’ai grandi dans un pays doté d’un vrai système de santé, avec de bonnes écoles, une classe moyenne émergente. Aujourd’hui tout ça est à terre. On ne voit qu’appauvrissement généralisé, la classe moyenne est réduite à la survie. Quant aux infrastructures, elles sont en totale déliquescence, faute d’entretien. On ne répare même plus les routes. Et Biya, lui, reste invisible, il s’en fout.”

L’universitaire s’avoue encore plus effrayé par le déclin moral dans lequel Biya a plongé son pays : “Pour faire renouveler mon passeport, il m’a fallu passer par une quinzaine d’intermédiaires qui tous réclamaient leur petit billet. Biya a démocratisé la ponction à tous les étages. Et du coup, tous ces fonctionnaires corrompus sont les garants d’un système, qui leur donne une toute petite part de pouvoir. Ils n’ont pas forcément intérêt à ce que ça change.”

Entourage en otage

Lorsqu’il arrive au pouvoir en 1982, coopté par son prédécesseur Amadou Ahidjo, premier président post-indépendance, personne n’aurait parié sur la longévité de Paul Biya, haut fonctionnaire sans envergure et orateur médiocre. Mais Biya va vite prouver qu’“il est tout sauf faible”, comme le rappelle, dans son livre Africafrance, Antoine Glaser, qui considère Biya comme “le plus insaisissable des chefs d’Etats africains”. Et rapporte ce propos attribué à Jacques Chirac au sujet du président camerounais : “Comment fait-il pour diriger depuis si longtemps un pays si complexe, en s’y consacrant aussi peu ?”

De fait, Biya survivra à une tentative de putsch en 1984, puis à toutes les vagues de contestations politiques et sociales qui se sont succédé de 1991 à 2008, date de la dernière grande révolte populaire, férocement réprimée. Mais le Président tient également son propre entourage en otage, n’hésitant pas à envoyer en prison ses plus fidèles alliés, une fois tombés en disgrâce, sous l’accusation bien commode de “corruption”. “Ses proches, ses ministres, sont tous ses créatures. Aucun n’a de base populaire, ils doivent tout au chef et redoutent sans cesse de perdre ses faveurs”, note le journaliste Jean Bosco Talla.

La stratégie semble payante : aujourd’hui, Paul Biya est l’un des plus anciens chefs d’Etat en exercice en Afrique, juste après l’Equato-Guinéen Teodoro Obiang, et le troisième président le plus âgé au monde. Dans un pays où 75 % de la population a moins de trente ans et n’a connu que Biya au pouvoir. Longtemps, ce Président inamovible a pu en outre se targuer de préserver la stabilité d’un pays, fréquemment appelé “l’Afrique en miniature”, sahélien au nord, équatorial au sud. Face à la montée du péril jihadiste, il a bénéficié du soutien actif des Etats-Unis, et celui, évidemment, de la France.

Mais désormais, rien ne va plus au Cameroun. Certes, Paris continue à se taire. La France ne veut pas risquer de “renforcer un sentiment antifrançais dans un pays où la mémoire de la guerre de l’indépendance reste vive”, s’inquiétait cette semaine l’ONG International Crisis Group. L’Union européenne n’est guère plus prolixe, renonçant sans protester à envoyer des observateurs à l’élection de dimanche. Néanmoins, l’ambassadeur des Etats-Unis sur place a récemment brisé ce silence tacite, en dénonçant une dérive sécuritaire inquiétante. Car pour la première fois, une élection se déroule alors que l’armée est déployée dans trois régions du pays. L’Extrême-Nord musulman soumis aux attaques de Boko Haram, mais aussi les deux provinces anglophones qui ont progressivement basculé, depuis fin 2016, dans une guérilla sanglante opposant mouvements sécessionnistes et forces armées.

C’est peu dire que la ligne dure imposée par Biya n’a fait que radicaliser le conflit. A la veille du scrutin, les habitants fuyaient en masse les régions du sud-ouest et du nord-ouest, où les indépendantistes ont menacé de perturber l’ élection. Au nord comme à l’ouest, la répression aveugle des forces armées a aussi rappelé à tous les Camerounais combien ils sont sous le joug d’un régime prêt à tout pour se maintenir au pouvoir. Est-ce pour cette raison que cette campagne présidentielle a soudain réveillé les consciences ?

Dépouillement contrôlé

Alors que, depuis des années, l’opposition elle-même semblait discréditée, l’apparition dans cette course présidentielle d’adversaires novices en politique a suscité un engouement inattendu. Leurs meetings attirent des foules immenses, tandis que ceux du parti au pouvoir résistent mal au soupçon de recruter des sympathisants grâce à l’appât du “sandwich sardines” selon la formule consacrée. Postée cette semaine sur les réseaux sociaux, une vidéo montrait justement des jeunes furieux de ne pas avoir reçu l’argent promis en échange de leur présence aux meetings du parti au pouvoir.

Paul Biya vote

“Le régime craque de partout. La commission électorale avait annoncé l’interdiction des portables dans les bureaux de vote, avant de se rétracter face au tollé général. Cette fois-ci, l’opposition va pouvoir contrôler le dépouillement”, se réjouit un membre de la diaspora camerounaise. “Si les élections pouvaient être transparentes, Biya serait balayé”, renchérit un entrepreneur de Douala, la capitale économique, joint au téléphone.

Mais malgré le charisme indéniable de certains opposants, comme Maurice Kamto, ex-ministre en rupture de ban depuis 2011 ou Cabral Libii, jeune outsider de 38 ans, malgré l’expérience d’Akere Muna, bâtonnier et juriste international, et en dépit de la machine militante dont dispose Joshua Osih, héritier de l’éternel concurrent de Biya, John Fru Ndi, les adversaires du Président sortant se rendent aux urnes en ordre dispersé. Ce qui ne leur laisse guère de chances dans une élection à un tour.

Ce n’est pas le seul obstacle : “Ces mobilisations spectaculaires rassemblent-elles vraiment des électeurs potentiels?” interroge Jean Bosco Talla, rappelant que “la mobilisation a été tardive, alors que beaucoup de jeunes avaient déjà renoncé à s’inscrire sur les listes électorales”. Avec pourtant 12 millions d’électeurs en âge de voter, seuls 6,5 millions sont inscrits pour ce scrutin. Bien plus, “Biya a bien joué”, constate Talla. “Il a d’abord fait en sorte que, dans une élection une fois de plus gangrenée par le facteur ethnique et régional, il n’y ait aucun leader de l’opposition issu du nord. Or cette vaste région rassemble plus de 2 millions d’électeurs peu politisés. Et Biya peut aussi compter pour les mêmes raisons sur le vote des zones rurales”, ajoute le journaliste.

Annonce de l’Après Biya

Enfin, en inversant le calendrier électoral et en retardant d’un an les élections législatives et municipales, Biya renforce la compétition entre les nouveaux leaders de l’opposition, dont personne ne connaît le poids réel. “Même s’ils ne le disent pas ouvertement, les challengers de Biya ne croient pas à leur victoire, et songent déjà au match suivant : celui des élections locales”, analyse Talla. Reste un sujet tabou, celui de l’âge du capitaine. Au Cameroun, tout le monde sait, ou du moins est persuadé, que Biya est très malade. Même au sein du pouvoir, certains ont suggéré — à demi-mot — qu’il ne terminera pas ce nouveau mandat.

“En réalité, pour la première fois, ces élections annoncent déjà l’après Biya. C’est ce que tout le monde a en tête”, confirme Jean Bosco Talla. Que se passera-t-il après ? Sans même un dauphin désigné, c’est peut-être encore la meilleure carte de Biya : “Après moi, le chaos.”

Avec Maria Malagardis

 

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